Reportage

 

Locale_MarseilleJournée de travail interminable et galère quotidienne, n'empêchent pas les journalistes de La Marseillaise d'avoir leur métier chevillé au corps.

 

 Rendre compte de la baisse du pouvoir d'achat et de ses implications sur le mal vivre de bon nombre de citoyens tout en essayant de vivre avec 1.200 euros net par mois voire moins, dénoncer le non respect du droit du travail dans bon nombre d'entreprises tout en sachant que la sienne ne le respecte pas, écrire à longueur de colonnes l'importance du facteur humain dans les relations sociales et de la reconnaissance du travail bien fait alors que l'on n'obtient bien souvent aucun retour sur le sien, parce que livré à soi-même…

 

Une gageure que relèvent les journalistes de La Marseillaise quotidiennement "sans pour autant oublier l'intérêt du lecteur " martèlent-ils à l'unanimité. Alors ils ont choisi de faire leur métier jusqu'au bout, de prendre non pas les armes mais la plume ou l'appareil photo pour faire comprendre les raisons de leur ras-le-bol et leur amour du métier.

 

Que l'on soit rédacteur au siège marseillais ou dans la douzaine d'agences qui maillent la zone de diffusion de la Marseillaise, le manque de moyen est tel que bien souvent la journée s'apparente à un véritable marathon.

 

19h30, la journée est loin d’être finie

 

Dans l'ordre, à la première heure, récupérer les journaux et les " hors sacs " au kiosque du coin. Puis tenter d'écouter les messages sur le vieux répondeur ramené par le journaliste lui même il y a longtemps. Noter les différents rendez-vous, gérer le téléphone qui sonne en même temps que la porte, recevoir l'homme venu signaler le concours de boules qu'il organise dans 3 jours, et sa femme présente pour parler d'une manifestation pour son enfant malade, assurer la promo pour les affichettes sans oublier de couvrir l'actualité tout en assurant la coordination avec les correspondants. Et vite il faut partir pour le rassemblement de 9h30. De bug informatique en rendez-vous, il faudra taper les brèves, rédiger les autres papiers, monter la seconde page, appeler les correspondants pour le week-end et les manifs à couvrir, ouvrir les 50 mails à lire…Il est déjà 19h30. Mais auparavant il faudra aussi faire le tri des photos sur l'ordi, penser à commander quelques blocs note et stylos. Quand une fois de plus, le téléphone sonne : c'est la femme de ménage qui n'a toujours pas reçu son chèque du mois dernier…

 

Il est temps de rentrer à la maison, si tant est que l'on en ait trouvé une. Car à salaire dérisoire, galère assurée pour se loger. " Finis les bons plans, désormais, tout locataire doit montrer patte blanche s'il veut trouver un toit. A commencer par son salaire qui doit être trois fois supérieur à son loyer. Et c'est là que le bât blesse pour celui qui gagne un peu plus que le SMIC " raconte un rédacteur. Difficile de trouver la perle rare à 400 euros mensuels. A Marseille, il ne reste plus, à ce prix, que des logements ridiculement petits ou exagérément éloignés du centre-ville. Et une fois son choix arrêté, il présente son contrat de travail sur lequel n'est pas inscrit le sésame immobilier : CDI. Embauché en CDD, le futur locataire voit fuir les propriétaires les uns après les autres.

 

Se payer son outil de travail

 

Labo_PhotoPire, c'est leur propre outil de travail que certains doivent se payer comme au service photo. " Un lieu paradisiaque, sans fenêtre, avec les chaises cassées gentiment léguées par un autre service du tri sélectif sans doute " ironise l'un d'entre eux. Le matériel photo ? " C'est le nôtre, acheté à nos frais ! La Marseillaise est le seul journal dans toute la presse quotidienne régionale à fonctionner ainsi ! " s'énerve notre photographe. Quant à la prime photo, elle est " au minimum 6 fois inférieure au coût du matériel, juste un boiter pro, un flash, un téléobjectif et un grand angle ". Tous ont investi dans le matériel numérique. La machine à développer les films a été revendue, les frais réduits à néant sans " qu'aucun ne se voit reversé un kopek". Pour autant, ce dernier insiste sur la place de l'image dans une nouvelle formule censée lui laisser de la place.

 

Travailler, " c'est devenu du sport " s'amuse encore ce journaliste sportif. Six postes à temps complet et un à 80% pour assurer la couverture internationale, nationale et locale du sport, rédactionnel, secrétariat de rédaction et mise en page. L'AFP, bien sûr, et une bonne cinquantaine de pigistes. Des choix à faire, forcément. " "Faites du local", qu'ils nous disent. Ça devient souvent un luxe, parce que ça nécessite un journaliste sur le terrain qui doit ensuite écrire. Du coup, il devient plus facile de faire une page pleine sur la course de Formule 1 de l'autre côté de la planète avec le matos de l'agence de presse que de relater la course à pied du quartier.Et d'avoir des photos aussi " constate-t-il, "et on ne peut pas dire qu'on soit vraiment aidés par nos chers dirigeants. Remboursements de frais aléatoires, manque de communication évident entre les services et avec la rédaction en chef afin de donner un peu de piment à une sauce qui, certains jours, devient franchement indigeste ".

 

De petits combats en mesquineries, vient un moment où l'on explose. " Nous voilà donc bientôt dos au mur. Nous protestions entre autres le 11 octobre dernier contre le licenciement abusif d'un journaliste qui avait osé s'attaquer aux prud'hommes le journal. Un type qui louait une caravane à plus de 60 kilomètres de l'agence où on l'avait muté. Un type qui, adossé à ce mur de mépris choisissait d'agir. Un travailleur pauvre, comme tous les salariés du canard " s'indigne un " localier ".

 

Pauvre comme pas mal de petits nouveaux ou nouvelles, qui outre leur 1000 euros mensuels bénéficient d'un statut étrange " employé de rédaction ", inventé à La Marseillaise. Au mieux, la quasi totalité des rédacteurs et rédactrices ont depuis des années, qu'ils aient 5 ou 20 ans d'ancienneté, la qualification de " rédacteur 2e échelon ". La plus basse dans l'échelle. " On ne peut parler salaire sans se pencher sur le problème des qualifications. Si les journalistes de la Marseillaise sont des personnes responsables, et si on peut très bien concevoir que le rattrapage salarial doit être échelonné, encore faut-il qu'il y ait dialogue et ouverture des discussions.Mais ici faute de relations normales, faute de dialogue social, les démarches individuelles prennent le pas sur le collectif " déplore une de ces rédactrices, quinze ans de boîte au compteur.

 

Si beaucoup ont tenu pendant toutes ces années c’est bien au nom d’un idéal voire d’une vocation. "La Marseillaise est un journal paradoxal, à la fois exemple de contre pouvoir fidèle aux idéaux de la presse et un véritable piège où il n'y a pas d'espoir de progression de carrière, où il vaut mieux faire allégeance " constate un de ces " dinosaures ", 20 ans d'ancienneté. “A quarante piges passées, alors qu’on doit assumer des responsabilités familiales on se trouve à tirer le diable par la queue, ce qui finit par vous miner psychologiquement et de vous atteindre d’un complexe de minoration, d’éternel jeune premier qui doit faire ses preuves”.

 

 

 

“La raison ne suffit plus pour accepter ces fins de mois difficiles, ce vide professionnel”

 

 

Pourtant, “nous avons la chance d'avoir un métier extraordinaire, une vie hors du commun " renchérit une autre rédactrice, " le métier de journaliste ne vaut le coup d'être vécu que parce qu'il relève d'un idéal. Idéal d'une société plus juste. Celle que l'on bâtirait autour d'une charte éditoriale destinée à faire avancer la réflexion, ouvrir le débat ".

 

Mais du " journal militant, plein de convictions " à La Marseillaise d'aujourd'hui, les choses ont bien changées. " Ce sont encore des sacrifices qu'il a fallu accepter toujours au nom de ces mêmes valeurs qui nous ont porté. Mais est-ce que ce qui était vrai il y a plus de 10 ans, l'est encore aujourd'hui ? " s'interroge cette dernière, " à se demander s'il ne s'agit pas d'un alibi pour nous faire accepter conditions de salaire et de travail intolérables "." Pour nous rassurer nous sommes devenus le journal de référence du mouvement social, mais la raison ne suffit plus pour accepter ces fins de mois difficiles, ce vide professionnel, où l'on ne sait toujours pas si ce que l'on écrit dans ces colonnes correspond à une attente ".

 

Et de conclure : " A force d'ignorer qui nous sommes, nous aurions même pas le droit de réclamer un salaire décent. Comme si à la Marseillaise, le temps était resté suspendu depuis des décennies ".Las de jouer les morts-vivants et conscients que cet immobilisme peut leur être fatal, les journalistes ont décidé de passer à la vitesse supérieure. Des salariés qui ne souhaite pas rester dos au mur et qui ont entrepris de l'escalader.

 

 

 

Les journalistes en lutte